Entre le mythe Bugatti et les gestes du mécanicien restaurateur d’automobile, il y a toute la philosophie Rondoni.

Nous sommes des mécaniciens, comme il y a des forgerons, des ébénistes ou des boulangers.

LR : Laurent Rondoni, le père - RR : Raphaël Rondoni, le fils

Quand avez-vous ouvert l’atelier ?

LR : « En 1989. Trente ans cette année ! »

Et pourquoi vous être spécialisé dans les Bugatti ?

LR : « Parce que j’ai toujours aimé Bugatti, depuis quarante-cinq ans. Ça correspondait tout à fait à ce que j’aime, l’art, la mécanique, les belles choses. Le personnage m’a interpellé. »

Comment avez-vous appris le métier ? Vous êtes mécanicien ?

LR : « Pas du tout. Ma carrière a été faite dans la ferblanterie. J’étais dans une grosse boîte d’emballages métalliques. J’y suis resté jusqu’à quarante ans. Et après par passion, pour la famille, le management, j’ai changé, poussé par un ami qui avait une belle collection de Bugatti. J’ai voulu me rapprocher de mes parents. Étant fils unique, j’avais la chance d’avoir des bâtiments et je me suis installé là. De fil en aiguille, on a fait de belles choses, on s’est efforcé d’apporter de la qualité, du service. D’une chose à une autre, on a été connu, reconnu. »

Vous ne faites que des Bugatti ?

LR : « Non, on fait tout ce qui est compliqué que les autres ne peuvent plus faire. »

RR : « Du début du siècle [XXe] jusqu’aux années soixante. Nous, on ne fait que la mécanique sur l’objet ou sur l’automobile. Le fait d’être labellisé EPV [Entreprise du Patrimoine Vivant], on peut travailler aussi autre chose. »

LR : « Sur tout ce qui a une conception mécanique. Sur les restaurations. Et donc pour les musées. Nous sommes des mécaniciens, comme il y a des forgerons, des ébénistes ou des boulangers. On n’est pas des garagistes. Nous sommes des mécaniciens. C’est très important parce que la mécanique, c’est vaste. Il faut avoir beaucoup de savoir, de documentation. »

RR : « Et d’expérience. Elle vient avec les années. En fait, on se remet en question tous les jours. Ce n’est pas qu’on invente des choses, mais on essaie de comprendre ce qui a été inventé pour le refaire comme c’était. »

Et vous Raphaël, quand avez-vous repris le flambeau ?

RR : « J’ai fait des études de mécanique et après je suis parti à l’étranger pour travailler et apprendre l’anglais, pour voir autre chose. J’ai travaillé dans le sport automobile pendant des années. Ça fait maintenant depuis plus de dix ans que j’ai repris l’activité. »

Vous êtes entourés de combien de mécaniciens ?

RR : « Cinq avec moi et mon père. Retraité, il est là en support technique et critique [rires]. »

À chacun sa spécialité ?

LR : « C’est tout confondu. Dans notre métier, il faut être à la base mécanicien-usineur. Voilà ! Quand on concevait, maintenant on ne fabrique pratiquement plus, mais à la base, les bons ont toujours été usineurs parce qu’ils ont l’approche du jeu, de la perpendicularité. Et après, il faut le goût. Tu l’as ou tu l’as pas. »

Vous formez régulièrement des apprentis ?

RR : « On prend beaucoup de stagiaires de différentes écoles. On essaye de sensibiliser les jeunes de 3e. Ils viennent une semaine. Déjà, ils ont une passion de l’automobile et au moins ils voient qu’à côté de la passion, il faut beaucoup de travail, de savoir pour arriver à faire ce qu’on fait, que ce n’est pas facile. C’est important. De tous les stagiaires qui sont passés ici, et il en est passé par mal [Laurent Rondoni dit 128], de tous niveaux, on en a qui repassent régulièrement et qui ont réussi. Le dernier que j’ai vu, c’était un stage d’ingénieur et il a monté son écurie de course. On essaye de transmettre notre flamme. Il faut être conscient que malgré la passion, il faut énormément travailler. Moi j’ai fait des efforts monstrueux. Ce n’est pas à l’école que j’ai appris, mais en travaillant tout seul en essayant de comprendre les choses, en me documentant, en allant voir des gens. Ce n’est pas en restant devant le téléphone ou la télévision que j’ai appris tout ce que j’ai pu apprendre. Il faut se casser la figure un peu aussi, ne pas avoir peur tout en respectant les objets. C’est des responsabilités. Les gens nous laissent des objets rares et chers. Il faut être vigilant avec ce qu’on fait. »

Est-ce un métier difficile ?

LR : « C’est un métier de fou, c’est un métier à responsabilités énormes. C’est le grand problème qu’on rencontre aujourd’hui compte tenu que les objets coûtent de plus en plus chers. Nous ne sommes que des prestataires de services avec un taux horaire normal, peut-être inférieur à des grands garages. Le concept de la restauration a énormément évolué depuis une dizaine d’années. Les générations ont changé, les passions se sont déplacées. On ne se plaint de rien, mais il faut se remettre en question tous les jours. »

RR : « Ce qui est compliqué dans le métier comparé aux autres, c’est que quand le sellier ou le carrossier a fait son travail correctement, c’est fini. Nous, c’est plein d’éléments qui sont associés, et à la fin il faut que tout fonctionne. Il y a beaucoup de réglages. Parfois, on passe des années sur une voiture et on va passer un mois pour la régler correctement. »

Que vous a apporté la labellisation Entreprise du Patrimoine Vivant ?

LR : « C’est venu de la Fédération Française du Sport Automobile par l’intermédiaire d’un ami qui a un gros atelier de carrosserie à Strasbourg. Je ne savais pas que ça existait. On a fait la démarche, les gens sont venus faire un audit sérieux, compliqué. C’est une satisfaction personnelle. Pour nous, il y a un côté fiscal qui n’est pas négligeable. Après, c’est une référence pour les uns et les autres. C’est un plus. Ça ouvre des portes au Ministère de la Culture. Sur le plan restauration mécanique automobile, nous ne sommes que deux en France. Un gars à Paris et nous. »

Comment va l’artisanat ?

LR : « Aujourd’hui, l’artisanat ne fonctionne plus, ce qu’on appelait l’artisanat au sens propre du mot, le vrai usineur qui est dans le coin. Il n’y a plus personne. Il y a beaucoup de choses dont on a dit que ça ne servait plus à rien, on ne forme plus personne. Et maintenant, on a perdu le savoir. Pour les tailleurs de pierre, ça n’a pas évolué. La forge, c’est toujours pareil. Mais pour nous, la machine-outil liée à notre métier a énormément évolué, les commandes numériques, le laser, les logiciels de dessin… »

Extrait interview

Maxime Marchadier, stagiaire dans l’Atelier Rondoni

Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur la mécanique ici ?

« J’ai fait un BTS Maintenance Véhicule. Et je suis en formation en Bretagne en préparation moteur. Donc plus pour les performances. J’ai déjà été dans une entreprise à Magnicourt pour monter des moteurs de compétition. Donc je voulais voir plus la restauration pour être un peu plus large pour m’orienter. »

Et qu’est-ce qui vous plaît dans ce métier ?

« J’ai toujours été passionné par l’automobile, la mécanique, et j’avais un père qui faisait du rallye. J’ai voulu me lancer dans le monde de la mécanique automobile. »

Qu’allez-vous faire à l’issue de votre formation ?

« Soit je me mets à travailler, soit je fais d’autres formations, je ne sais pas encore. »

Que faites-vous en ce moment ?

« On est en train de modifier tout le système de pompe à huile sur ce moteur là. Et en même temps, je m’occupe du Brescia pour une remise à niveau, une révision [Bugatti Type 13 de 1922, dite Brescia pour avoir remporté les quatre premières places du Grand Prix de la ville cette année-là, la Formule 1 de l’époque]. »

Vous avez l’habitude de voir ce genre de mécanique ?

« [Rire] Non, d’habitude c’est de la mécanique récente. »