Ferronniers d'art à Sarrians, les frères Féraud, Julien et Olivier, entretiennent le feu sacré, celui transmis par leur grand-père établi ici en 1947.

Les anciens disent qu’à partir de dix ans dans le métier, tu commences à peu près à travailler.

JF : Julien Féraud - OF : Olivier Féraud

Comment va le métier de ferronnier d’art ?

JF : « On se rend compte qu’on ne sait pas quelles sont les perspectives du métier. Nous, on utilise que du fer, on ne travaille que ça et on se dit que dans les constructions modernes il n’y a plus trop d’avenir. On peut faire une maison sans utiliser un morceau de fer. Quand on rénove une vieille bâtisse, un vieux mas, on peut toujours faire la jolie tonnelle, la jolie rampe d’escalier, restaurer un morceau de ferronnerie déjà présent, refaire un portail. En plus, le fer, s’il est entretenu, est quelque chose de durable. Ce n’est pas un métier de consommation. »

Qui a fondé la ferronnerie ?

OF : « En 1947, notre grand-père s’est installé à Sarrians. Il était de Marseille, il a grandi à Aix. Au début, c’était le forgeron du village, il pouvait tout faire. Dans une interview, papa avait dit qu’il était rétameur de casserole. Comme il était doué de ses mains, les agriculteurs se sont vite rendu compte qu’il pouvait réparer les machines de façon pointue et donc il est allé vers l’agricole. Ensuite, il a commencé à créer ses propres machines, à développer ses propres projets avec les agriculteurs. Après, notre père qui a suivi a aussi amené son élan. »

JF : « Et pour la ferronnerie, on va dire début des années quatre-vingt-dix, papa a mené les deux activités et a de plus en plus développé la ferronnerie. »

OF : « Et depuis 2005, on fait de la ferronnerie presque exclusivement. On a encore de vieux clients qui viennent faire réparer leurs machines. On est à 95% dans la ferronnerie. »

Et vous avez repris à quelle époque ?

OF : « Julien a un brevet de maîtrise en ferronnerie. Donc il a la formation la plus pointue dans le domaine. Moi, j’ai fait un peu de commerce en IUT et je suis venu après coup dans l’entreprise. »

JF : « Maman était antiquaire dans les années 90-95, un peu phare de la brocante, sur l’Isle-sur-Sorgue, elle avait bonne presse. Elle nous faisait voir de jolies choses, du joli meuble, pas forcément en fer, rencontrer de belles personnes. Et papa a collaboré à ce moment-là avec des antiquaires, des décorateurs, et c’est de là qu’il a vraiment développé la ferronnerie. »

Chacun de vous remplit des tâches spécifiques ?

JF : « On fait cinquante métiers, de l’étude du projet, à la façon et à la pose. Quand les gens nous voient arriver sur leur maison, leur chantier, ils sont ravis. On va jusqu’au bout de l’idée. »

Que fabriquez-vous en ferronnerie ?

JF : « On dessine tout, on fait tous les projets en 3D. On fait pas mal de baies vitrées en fer, dans un style toujours un peu ancien, fin, élégant, robuste qui peut être durable s’il y a une bonne finition, isolant, très sécurisé. Et à côté de ça, on fait du mouton à cinq pattes. On vient toujours nous chercher pour le truc qui n’est pas d’équerre, dans un endroit pas possible. On fait toujours du truc un peu particulier, un peu compliqué. On reconnaît un vrai ferronnier au pied de l’escalier. La rampe et l’escalier, ce sont nos deux produits phares. »

OF : « On pensait que la mode de l’aluminium avec toutes les contraintes, les normes, prendrait le dessus, mais en fait on a toujours une demande constante pour des baies vitrées, des portes, des fenêtres parce que, comme le dit Julien, finesse, robustesse, c’est élégant, on arrive à faire de jolies choses. En parlant de choses particulières, la rampe débillardée*, la rampe d’un escalier tournant, qui est un métier dans le métier. Là, on est dans l’entretien de la mémoire, du geste, du patrimoine. Il y en a de moins en moins qui savent le faire. Et on peut s’attaquer à du moderne aussi parce qu’on a de la découpe laser. On passe souvent plus de temps à concevoir, dessiner, qu’à faire et à poser, parce qu’il faut toujours amener un petit plus.  »

Comment fonctionne l’atelier ?

JF : « Aujourd’hui, on refuse du travail. On est six avec l’apprenti dans l’atelier, mais on pourrait être le double. On a un planning qui court jusqu’à la fin de l’année. Ça demande tellement de temps. Écouter le client, les imprévus du chantier. Il faut vraiment être partout. Et comme on fabrique souvent des moutons à cinq pattes, il faut aussi être là. Pour bien faire les choses, il faut rester à taille humaine. Quand on fait des choses un peu poussées en ferronnerie, on accède à des lieux ou à des personnes qui sont intéressantes, on fait des choses super dans de beaux endroits. Et comme on a envie que les gars qui bossent avec nous vivent un peu ça, tout ce qu’ils fabriquent est posé par eux avec nous. »

Vous formez beaucoup d’ouvriers ?

OF : « Tous nos hommes ont été formés dans l’entreprise, certains par la génération précédente, dès l’apprentissage. Ils arrivent à avoir la main et à faire le travail qu’on veut présenter, la patte de l’entreprise. »

JF : « Tu ne peux pas aller débaucher un de tes collaborateurs. Donc, il faut que tu le formes. Nous, on les prend en CAP. Après, ils vont faire un Brevet professionnel. Ils vont avoir une bonne approche du métal. Il faut être serrurier avant d’être ferronnier pour faire des choses bien d’équerre, bien d’aplomb avant de commencer à composer avec la ferronnerie. Et après on les garde avec nous. Quand on prend un jeune, c’est pour le garder. On a souvent des apprentis qui sont des Compagnons, donc, ils partent sur le Tour de France. On en a perdu beaucoup. »

OF : « Comme Julien est formateur, les Compagnons nous envoient leurs éléments. »

JF : « On prend un apprenti pour deux ans. Et une fois qu’on l’embauche, pendant deux ans on n’en prend plus. Ce n’est pas parce qu’il a eu son CAP qu’il sait travailler. On l’épaule, on a les yeux sur lui pendant un bout de temps. Quand il commence à être un peu plus autonome et un peu plus à l’aise, on en prend un nouveau. Lui, il n’est plus le petit dernier. »

OF : « Les anciens disent qu’à partir de dix ans dans le métier, tu commences à peu près à travailler. »

rampe débillardée* : taillée en courbe.

Extrait interview