Depuis 1984, le CIRAME gère un réseau de cent quarante stations météo implantées principalement en région Sud pour la mise en œuvre d'une agriculture raisonnée. À sa tête, Ivan Sivadon, ingénieur agronome de formation.

Le climat a changé à la fin des années quatre-vingt. Il se réchauffe petit à petit. Tous les dix ans, on prend 0,3 ou 0,4 degré. »

Qu’est-ce que le CIRAME ?

« CIRAME, c’est l’acronyme de Centre d’Informations Régional AgroMétéorologique. Il est financé en grande partie par les départements de Vaucluse et des Bouches-du-Rhône et par la Région. Nous sommes huit personnes et nous travaillons pour l’agrométéorologie, autrement dit les relations entre le climat et l’agriculture. Chacun a sa spécialité : informatique, climat et viticulture, climat et arboriculture, irrigation, validation des données... Une grande majorité pour ne pas dire la totalité du personnel a une vocation d’agronomie. Sur cette base, petit à petit, nous avons acquis une formation en matière de climatologie. »

Sur quel territoire rayonnez-vous ?

« Sur la région Sud et on déborde un peu sur le Gard, la Drôme. Nous avons à peu près 140 stations implantées dans des zones agricoles, au contraire de Météo France dont les objectifs sont de sauver les biens et les personnes, je résume. À titre d’exemple, Météo France installe ses anémomètres à dix mètres, c’est la norme mondiale. Nos anémomètres sont à deux mètres du sol, ce qui représente la hauteur moyenne d’un arbre. »

Quelles données recueillez-vous sur le terrain ?

« Toutes les stations mesurent la température, la pluie, l’humidité et l’humectation, un capteur qui permet de simuler le temps où l’eau reste sur la feuille. Les champignons de la vigne, l’oïdium, le mildiou, ou celui qui est responsable de la tavelure en arboriculture sont friands d’humidité. Il est donc très important de mesurer ce temps. Certaines stations sont équipées d’anémomètre et de capteur de rayonnement solaire. À partir du rayonnement solaire, du vent et de la température, on calcule une ETP, l’évapotranspiration potentielle de la plante. En fonction de cette transpiration, on sait s’il faut arroser ou pas pour qu’elle continue à pousser. On peut aussi installer des capteurs de température du sol à dix et à cinquante centimètres. La plus importante en agronomie est la première. Certains ravageurs passent l’hiver dans les dix premiers centimètres du sol, comme la mouche de la carotte et la mouche l’olive. Pour la grêle, on a installé un grêlimètre sur toutes nos stations en collaboration avec Prévigrêle. »

Quelles informations livrez-vous aux agriculteurs ?

« Les stations sont interrogées tous les matins par un automate, 365 jours par an. Les données sont ensuite validées par un technicien qui a acquis un savoir-faire équivalent à celui de Météo France. Elles sont ensuite injectées dans une base de données qui à ce jour compte plus de cent cinquante millions d’enregistrements. À partir de là, on fait des bulletins d’avertissement agricole ou des argumentaires pour les Appellations d’Origine Contrôlée viticoles qui souhaitent obtenir une dérogation pour arroser. La vigne de cuve ne s’arrose pas normalement. Maintenant, si les viticulteurs veulent sauver leur capital vigne, ils doivent arroser. Depuis deux ans, on fait aussi de la prévision des gelées de printemps. »

Depuis que vous récoltez des informations, avez-vous vu le climat changer ?

« Oui. Le climat a changé à la fin des années quatre-vingt. Il se réchauffe petit à petit. Tous les dix ans, on prend 0,3 ou 0,4 degré. Pour comparer les températures, il faut quelque chose de fiable : les normales mensuelles qui sont calculées sur trente ans. Elles sont réactualisées tous les dix ans. Ce n’est pas une vue de l’esprit de dire que le climat se réchauffe. »

Que va-t-il se passer dans les prochaines années ?

« Les prévisions, c’est le domaine des instituts qui travaillent là-dessus. Ils mettent à disposition du public des séries climatiques d’aujourd’hui à 2100. Nous intégrons ces séries prévisionnelles dans des modèles de maladies ou de ravageurs sur un très long historique pour voir comment ils évoluent avec le réchauffement climatique. Il y a par exemple un papillon appelé la tordeuse de la grappe qui pond sur les grains de raisin. Un modèle très fiable permet de savoir où il en est à un jour donné. On s’est aperçu que le changement climatique risquait d’avoir de fortes conséquences sur son évolution. »

De nouveaux ravageurs apparaissent-ils ?

« Certains individus qui étaient inféodés à des végétaux ont vu leur cycle décalé par le changement climatique. Ne trouvant plus à se nourrir, ils ont migré vers d’autres végétaux. Par exemple, la mouche suzukii, qui a été importée, a trouvé ici toutes les conditions pour se développer. Elle attaque la cerise, la fraise et aussi le raisin de table à une certaine période. »

Vous êtes donc de précieux auxiliaires de l’agriculture.

« Le Grenelle de l’Environnement a débouché sur des procédures éco-phyto. L’objectif était de réduire en 2018 les produits phytosanitaires de 50 %. En 2019, il est en bonne voie d’être atteint. Nos données météo sont intégrées dans des modèles mathématiques agronomiques qui permettent de prévoir s’il va y avoir du mildiou, de l’oïdium, de la tavelure ou des ravageurs. Ces résultats sont diffusés à des techniciens agricoles une fois par semaine. »

Cette année, l’état de santé de la vigne est-il bon ?

« Il est largement meilleur que l’an dernier. En mai-juin 2018, on a eu des périodes de pluies continuelles qui ont empêché de rentrer dans les terrains. Il n’y a pas eu trop de soleil, pas de vent. Chaque fois qu’il pleuvait, ça ne séchait pas. Le mildiou a proliféré. Les agriculteurs ont passé une mauvaise année. Le mildiou est un champignon de la vigne. Quand il attaque la grappe, elle est perdue. »

Sur quels projets travaillez-vous ?

« En ce moment, on travaille sur un appel à projet lancé par l’Agence française de la biodiversité, dans le cadre des procédures éco-phyto, pour élaborer des cartes de risque en fonction du temps qu’il fait. On a aussi un projet avec le Canal de Carpentras, financé par l’Europe, pour économiser l’eau, à la fois pour les irrigants et les gestionnaires du canal. L’objectif est d’installer des sondes qui mesurent l’humidité du sol sur la zone d’influence du canal pour pouvoir doser exactement la quantité d’eau nécessaire. »

Comment voyez-vous le changement climatique alors ?

« Il faut être un peu optimiste. On a tous les éléments pour ne pas subir, mais au contraire en profiter. La recherche fait d’énormes progrès pour des variétés résistantes. On fait des progrès aussi sur les méthodes d’irrigation. C’est sûr que c’est un changement, mais il ne faut pas le voir de façon négative. Dans la région, on a une faculté à s’adapter. Il faut changer son mode de vie et ses habitudes. »

 

Extrait interview