Isabelle Chazelle a grandi au milieu des vignes et des asperges dans la ferme de ses grands-parents. Spécialisée en horticulture et paysage, c’est pourtant dans l’arboriculture biologique qu’elle s’illustre depuis dix ans au Mas de Gouredon à Caromb.

Quand vous êtes-vous installée à Caromb ?

« Avec mon mari, on a repris le mas de Gouredon, la maison et les terres, en 2007. Je suis ingénieur agricole de formation. On a attendu 2009 et la fin du fermage précédent pour démarrer l’exploitation. Au début, il n’y avait que 3,5 hectares, des cerisiers de plus de cinquante ans, moribonds et de la vigne très vieillissante. Aujourd’hui, on a 5,5 hectares et on a diversifié avec de l’olive et de la figue. À Caromb, c’est logique. Puis de l’abricot. Sur les terres acquises, on a replanté des cerisiers et du raisin de table pour compenser les arrachages. Et il y a quatre ans, je me suis lancée dans la fraise, une culture annuelle moins gourmande en surface et plus rentable que l’arboriculture, longue à entrer en production. La fraise est un fruit d’appel, très bien placé avant la cerise. Elle s’intègre dans mon schéma : variété, goût, fraîcheur. »

Une autre façon de cultiver qui vous a valu un prix au concours de l’innovation environnementale l’an dernier…

« C’est un peu l’aboutissement de tout ce travail, une synthèse de ma vie qui me permet de voir le chemin parcouru. En dix ans, j’ai évolué en convertissant l’exploitation en bio puis en poussant mes pratiques un peu plus loin vers de l’agroécologie, pour une agriculture plus respectueuse de l’environnement. Au delà de la culture de fruits, j’essaie de prendre en compte les espaces naturels, les enherbements, les haies, la faune et la flore. Tout est lié. Je mets des nichoirs, je fais beaucoup de comptage d’insectes pour l’Observatoire Agricole de la Biodiversité dont je fais partie. »

Quelles observations réalisez-vous ?

« L’OAB (l’Observatoire Agricole de la Biodiversité dont je fais partie) propose quatre protocoles très stricts à réaliser plusieurs fois dans l’année. Le protocole ver de terre consiste à les compter après un arrosage à la moutarde qui les fait monter à la surface. Pour les papillons, il faut marcher cinquante mètres près d’une haie fleurie pendant un temps donné et les compter. Pour les insectes du sol, il faut installer des planches d’un certain métrage. On soulève et on voit ce qu’il y a dessous, carabes, fourmis. Le dernier concerne l’abeille sauvage. On m’a fourni des nichoirs. Je compte le nombre d’opercules bouchés. Moi, de mon propre chef, j’ai installé d’autres nichoirs pour toutes les espèces. Je contribue ainsi à maintenir un équilibre. J’envisage de mettre un point d’eau pour accueillir des batraciens et donner à boire. »

Le procédé de culture pour lequel vous avez été primé est l’agroforesterie. Qu’est-ce que c’est exactement ?

« Sur une nouvelle parcelle, j’ai planté en mélange cerises et fraises. L’ombre fournie par la canopée des cerisiers est profitable aux fraises. À l’origine, elles poussent naturellement dans les bois. En retour, l’irrigation des fraises permet de maintenir un couvert végétal bénéfique aux cerisiers. La problématique de l’eau en agriculture est désormais vitale. Économiquement, c’est profitable. J’ai ainsi un revenu tiré de la terre avant l’arrivée de la cerise. Je vais pousser le raisonnement de l’agroforesterie un peu plus loin en associant des amandiers et de la vigne. J’ai un muscat blanc sans pépins qui a besoin d’ombre. »

Comment êtes-vous arrivée à cette façon de cultiver ? Par l’expérience ?

« Oui. J’ai commencé par deux autres parcelles de cerisiers bios plantées traditionnellement en verger aligné. J’essaie de ne pas trop griffer la terre, j’apporte des amendements organiques chaque année. Aujourd’hui, exploiter de manière intensive, c’est aberrant. Si j’avais cent hectares d’un seul tenant, je ferai la même chose. Je suis convaincue qu’il faut gérer l’exploitation d’une manière globale. Ce qui se passe à un endroit a une influence ailleurs. Je pousse jusqu’au bout la fonctionnalité de la nature. Quand les équilibres sont respectés, on s’en sort. La première chose est le sol. Depuis que je ne mets plus de désherbant, que je le travaille moins, j’ai plus de vie, de vers de terre, d’oiseaux… »

Votre méthode est-elle efficace ?

« Certains diront qu’associer fraise et cerise, c’est un peu tendre le bâton pour se faire battre parce qu’elles ont le même ravageur, la mouche suzukii. Et bien non ! Chez moi, elle ne peut pas se développer. Ce n’est pas un boulevard, c’est la jungle, elle doit se battre et elle ne prend pas le dessus. J’essaie de faire un avantage de mes petites parcelles. Pour le peu que je produits, je n’ai pas beaucoup de perte. Je ne fais pas de traitements massifs et lourds parce que je suis en bio, mais même les insecticides bio je ne les utilise pas. Maintenant, je me forme à la biodynamie pour améliorer la fertilité de mes sols. Avec le changement climatique, il faut adapter les pratiques et les variétés. C’est le bon sens. »

Faites-vous école ?

« Je suis aussi administrative au CIVAM Bio (Centres d’Initiatives pour Valoriser l’Agriculture et le Milieu Rural) dont l’une des vocations est l’animation de nos territoires. Et pour vulgariser notre travail, nous organisons chaque année une grande manifestation nationale qui s’appelle « La France de ferme en ferme », le dernier week-end d’avril. Nous invitons les gens des villes à la campagne pour leur expliquer l’évolution de l’agriculture. J’explique mes pratiques liées à la biodiversité, à l’agroécologie et à l’agroforesterie. »

Votre exploitation est-elle rentable ?

« Je gagne un euro par kilo produit. Il faut donc que je sorte des kilos. Même si je ne tombe pas dans ce travers de la course au kilo, il ne faut pas se leurrer, le but du jeu est de faire du rendement. Je fais de l’agriculture la plus naturelle possible, la plus respectueuse des équilibres. D’entrée de jeu, l’environnement est dirigé. Mes arbres, je les plante alignés pour faciliter la cueillette. J’essaie de rendre à la nature tout ce qu’elle me donne. Voilà mon but. Mais je suis consciente que mes fruits ne sont pas accessibles à tout le monde. Je les garantis sains et naturels, bons pour la santé et la planète. Il faut les payer un peu plus cher. »